Vous pensez que votre dernière crise de fou rire en pleine réunion Zoom était embarrassante ? Attendez de découvrir ce qui s’est passé en Tanzanie en 1962. Imaginez : trois adolescentes qui se mettent à rire. Rien d’extraordinaire, me direz-vous. Sauf qu’elles ne peuvent PLUS s’arrêter. Et que leur fou rire va littéralement contaminer plus de mille personnes pendant dix-huit mois. Oui, vous avez bien lu : dix-huit mois.
Bienvenue dans l’un des cas les plus fascinants – et franchement flippants – de maladie psychogène de masse jamais documentés. Et croyez-moi, après avoir épluché cette histoire pour BuzzDuSiecle.com, je ne regarderai plus jamais mes crises de rire de la même manière.
Quand trois rires deviennent mille : le début d’une épidémie surréaliste
On est le 30 janvier 1962, dans un pensionnat de filles à Kashasha, un petit village paumé sur les rives du lac Victoria, en Tanzanie (qui s’appelait encore le Tanganyika à l’époque). Trois élèves commencent à rire pendant les cours. Bon, jusque-là, rien de fou. On a tous eu ce moment où un truc nous fait marrer au mauvais moment, non ?
Sauf que là, c’est différent. Elles ne peuvent plus s’arrêter. Les heures passent. Les jours passent. Et leur fou rire se propage comme une traînée de poudre.
En six semaines à peine, 95 des 159 élèves de l’école sont touchées. On parle de filles âgées de 12 à 18 ans qui rient pendant des heures, voire des jours entiers. La moyenne ? Sept jours de fou rire incontrôlable par personne. Le record ? Seize jours. SEIZE JOURS de rire non-stop.
Face à l’ampleur du phénomène, l’école ferme ses portes le 18 mars. Ouf, problème réglé ? Que nenni ! Quand elle rouvre le 21 mai, 57 élèves supplémentaires sont touchées. C’est le retour du fou rire qui tue.
Spoiler alert : ce n’était PAS drôle du tout
Alors attention, avant que vous ne vous imaginiez une scène joyeuse digne d’un sketch des Monty Python, laissez-moi vous arrêter tout de suite. Ce que vivaient ces pauvres filles n’avait rien de marrant.
On parle de crises récurrentes de rire ET de pleurs (oui, les deux en même temps), accompagnées d’agitation, parfois même de violence. Les victimes étaient épuisées, terrifiées, et totalement incapables de contrôler leur corps.
😰 Les symptômes (glaçants) incluaient :
- Des évanouissements à répétition
- Des difficultés respiratoires sévères
- Des douleurs intenses
- De l’agitation extrême
- Des éruptions cutanées dans certains cas
- Une hyperventilation dangereuse
Imaginez : vous riez tellement que vous vous évanouissez, que vous avez mal partout, que vous ne pouvez plus respirer correctement. Et vous ne trouvez RIEN de drôle à votre situation. Flippant, non ?
La contagion qui a traversé les frontières (et paralysé un pays)
Bon, ça aurait pu s’arrêter là. Mais non. Parce que quand l’école ferme définitivement et que les élèves rentrent chez elles, elles emportent avec elles cette mystérieuse affliction.
Le phénomène se propage dans leurs villages. Puis dans les communautés voisines. Puis dans toute la région du lac Victoria. Au total, plus de mille personnes sont touchées. Au moins quatorze établissements scolaires doivent fermer leurs portes temporairement.
📊 Quelques chiffres qui donnent le vertige :
| Lieu | Nombre de cas | Période |
|---|---|---|
| École de Kashasha | 95 puis 57 élèves | Janvier-juin 1962 |
| Village de Nshamba (80 km de Kashasha) | 217 personnes sur 10 000 habitants | Avril-mai 1962 |
| Région du lac Victoria | Plus de 1000 personnes | 18 mois au total |
L’épidémie dure environ dix-huit mois avant de s’éteindre aussi mystérieusement qu’elle était apparue. La seule bonne nouvelle dans cette histoire ? Personne n’est mort. Tout le monde a fini par guérir.
Le stress déguisé en hilarité : l’explication scientifique
Alors forcément, les autorités médicales ont d’abord cherché une explication biologique. Empoisonnement alimentaire ? Gaz hilarant dans l’atmosphère ? Dommages cérébraux liés au paludisme ? Des échantillons de sang ont été envoyés en Europe, des tests ont été effectués sur l’eau et la nourriture.
Résultat : que dalle. Aucune infection virale ou bactérienne. Aucune substance toxique. Nada.
C’est là qu’intervient le psychiatre tanzanien Rugeiyamu Kroeber, qui émet une hypothèse révolutionnaire pour l’époque : et si c’était de l’hystérie collective ? Aujourd’hui, on appelle ça une maladie psychogène de masse (ou MPI pour les intimes).
💡 Le contexte explosif qui a tout déclenché
Le timing de cette épidémie est super révélateur. Le Tanganyika venait tout juste d’obtenir son indépendance (le 9 décembre 1961, soit un mois et demi avant le début de l’épidémie). Les jeunes rapportaient se sentir stressés par les attentes accrues de leurs enseignants et de leurs parents.
Imaginez le tableau : d’un côté, des traditions strictes imposées par les anciens à la maison. De l’autre, des nouvelles idées enseignées dans les écoles missionnaires britanniques. Une vraie cocotte-minute culturelle prête à exploser.
Christian Hempelmann, chercheur à l’Université Texas A&M qui a étudié l’incident en profondeur, explique que les adolescents sont particulièrement vulnérables à ce phénomène. Ils manquent souvent des compétences nécessaires pour gérer des stress complexes et ont un besoin intense d’appartenance à un groupe.
Pourquoi le rire, au juste ?
Excellente question ! Hempelmann insiste sur un point crucial : ce n’était pas du rire humoristique contagieux, mais un symptôme nerveux parmi d’autres possibles dans ce type de maladie psychogène.
Le système nerveux, soumis à un stress extrême et prolongé dont les victimes ne peuvent s’extraire, exprime cette souffrance de manière corporelle. Comme l’explique le chercheur : "La manifestation corporelle donne à la personne un moyen de dire : ‘Voyez, je souffre, quelque chose ne va pas, je ne suis pas simplement déprimée ou renfermée’".
En gros, quand votre cerveau n’arrive plus à gérer la pression et que vous ne pouvez pas l’exprimer avec des mots, votre corps prend le relais. Et parfois, ça donne des fous rires incontrôlables. Ou des pleurs. Ou les deux en même temps.
Un phénomène qui n’a pas disparu
L’histoire du Tanganyika n’est pas un cas isolé, loin de là. Des événements similaires de maladie psychogène de masse ont été documentés à travers les siècles :
✅ Les épidémies de danse du Moyen Âge (oui, des gens qui dansaient jusqu’à l’épuisement sans pouvoir s’arrêter)
✅ 2007, Virginie (États-Unis) : des élèves du William Byrd High School ont souffert d’une vague de tremblements, vertiges et maux de tête se propageant d’élève en élève
✅ 2012, New York : des adolescentes d’une équipe de football ont développé des tics incontrôlables qui se sont propagés au sein du groupe
Ces cas nous rappellent que le stress collectif, surtout dans des environnements fermés où les personnes se sentent piégées et impuissantes, peut générer des manifestations physiques réelles et contagieuses. Le corps trouve alors un moyen d’exprimer ce que l’esprit ne peut pas formuler.
L’épidémie de rire du Tanganyika nous enseigne une leçon fascinante – et un brin terrifiante – sur la nature humaine : parfois, ce qui ressemble à de la joie peut être le masque ultime de la souffrance. La prochaine fois que vous vous retrouverez pris d’un fou rire incontrôlable, dites-vous que votre cerveau essaie peut-être de vous dire quelque chose. Mais rassurez-vous : il y a peu de chances que ça dure dix-huit mois.
